 |
Une aventure intellectuelle
et humaine unique
« Le musée se rapporte à un territoire
qui n’existe sur aucune carte. Il doit proposer lui-même
l’espace auquel il se réfère ».
Cette remarque de Joaquim Pais de Brito résume avec
pertinence tout l’enjeu du projet porté par le
comité scientifique qui, les 14 et 15 juin 2003, se
réunissait à Carry le Rouet. Car le MCEM, musée
de société réinventé, est bien
un challenge. Celui de donner corps –enfin- à
un espace que des milliers d’imaginaires ont, depuis
des siècles, nourri, parcouru, exploré, au risque
de parfois s’y égarer : l’espace euro-méditerranéen.
Il n’est donc pas surprenant que ce soit à Marseille
que revienne le privilège d’être le lieu
de l’aboutissement et de l’incarnation de cette
aventure intellectuelle et humaine unique…
On mesure bien entendu toute la difficulté à
faire en sorte que ce musée propose, avant même
sa naissance, ‘’l’espace auquel il se réfère’’.
Pour y parvenir, pourquoi ne pas commencer par déterminer
les domaines auxquels il ne se réfère pas ?
C’est précisément à ce travail
d’élagage que se sont livrés les membres
du comité scientifique en convenant que le MCEM ne
saurait être le lieu de symbolisation d’un espace
historique, politique ou social prédéterminé,
pas plus que l’espace de représentation d’une
zone géographique convenue. Il ne sera pas un ‘’musée
de nation’’, ni un puzzle de sous-blocs nationaux,
régionaux, sociaux... et il n’a pas vocation
à devenir une simple salle d’exposition. Ainsi
que Germain Viatte l’a souligné, il se gardera
d’être le sanctuaire de reconstitutions, restitutions
artificielles et autres « pseudo-réalités
».
Provoquer une expérience
Reste qu’aucun musée ne saurait sortir de terre,
fut-elle littorale, sans que ses intentions muséographiques
soient clairement établies. Les cinq thèmes
retenus* pour articuler l’espace muséal -et qui
sont autant de points d’entrée possibles dans
ce ‘’territoire sans carte’’- constituent
une étape importante dans la réflexion. Le Conseil
scientifique a ainsi été amené à
préciser ses objectifs muséographiques: privilégier
le comparatisme à l’intérieur de chacun
des thèmes, s’efforcer de prendre le contemporain
et l’individu comme points de départ. Ces parti-pris
ont, à leur tour, permis d’affiner les intentions
: le MCEM doit donner à réfléchir, provoquer
une expérience et permettre de prolonger cette expérience
au-delà de la visite spatiale et temporelle du musée.
« Transformer le visiteur en observateur distancié
des évolutions contemporaines…provoquer l’attention
au présent », résumait Dionigi Albera.
« Surprendre en restant pédagogique et critique
», complétait Mohamed Tozy.
La composition internationale du comité (environ soixante-dix
scientifiques représentent près de vingt pays)
et son mode de fonctionnement collectif et collaboratif constituent
autant d’atouts pour réaliser cet objectif :
chacun est en mesure de puiser dans la connaissance et l’expertise
de sa propre culture pour y trouver les exemples qui illustrent
le mieux les enjeux identifiés dans les thématiques.
Comme Michel Coté l’indiquait, c’est ainsi
qu’il sera possible de trouver des correspondances pertinentes
aux propositions de départ.
Exprimer toutes les idées
fortes
Reste que l’étendue et le nombre des champs d’investigation
n’ont pas manqué de causer une petite sensation
de vertige au sein du comité. Un sentiment que Bjarne
Rogan a bien résumé en faisant part de sa «
perplexité face au foisonnement des sujets »,
avant que Isaac Chiva l’expose de façon plus
pragmatique : « Comment faire pour sélectionner
les phénomènes à représenter ?
Comment faire pour sélectionner les procédés
de représentation ? ». Michel Colardelle s’est
chargé de dissiper l’appréhension en rappelant
que « il faut prendre en compte la dimension progressive
de la construction d’un musée ». En d’autre
termes, « c’est maintenant qu’il faut que
toutes les idées fortes soient exprimées. Il
faut tout passer en revue. Il y aura ensuite un temps pour
le tri », à l’occasion d’autres séances
de travail. Au reste, ce tri ne sera peut-être pas si
drastique que cela : les expositions de référence
coexisteront avec des expositions temporaires qui devraient
permettre d’absorber un grand nombre des propositions
initiales. Sans compter que, ainsi que l’avant-projet
le spécifiait, les présentations permanentes
n’ont pas vocation à être figées.
Elles subiront, au contraire, des réévaluations
et des améliorations périodiques qui garantiront
le maintien de leur synergie avec le contexte dans lequel
chacune s’inscrit. Une garantie supplémentaire
que la diversité des propositions sera prise en considération.
Principe de non-linéarité
Rassérénés par la disponibilité
de l'équipe du MCEM, les membres du conseil scientifique
ont suivi les encouragements de Michel Colardelle à
‘’tout passer en revue’’. On ne rentrera
pas ici dans le détail de chaque thématique
dont un aperçu est proposé un peu plus loin.
On peut, en attendant, évoquer quelques propositions
concrètes qui ont été faites dans les
domaines de la méthodologie, de la présentation
et de la représentation muséographiques. Elles
permettent de préciser encore un peu plus l’aspect
général que prendra le MCEM.
Plutôt qu’une conception linéaire des thématiques,
Konrad Vanja a ainsi proposé d’offrir au public
le choix de plusieurs cheminements à l’intérieur
de chaque thème. Une idée qu’il est possible
de décliner à l’ensemble du musée,
puisque, ainsi que Thierry Fabre le rappelait, de nombreuses
connexions et points de passage sont possibles entre les cinq
thèmes. On imagine de la sorte un espace muséal
articulé, organique, offrant plusieurs entrées,
autorisant plusieurs chemins. Ce principe d’organisation
spatiale, Harald Weinrich s’est chargé de le
décliner sur le plan architectural en évoquant
la forme de la rotonde. Forme qui, en induisant la vision
panoramique, permettrait d'éviter que le regard se
fige dans une seule direction : celle imposée par la
galerie, forme traditionnelle de la représentation
muséographique.
Elément structurant des thématiques
et de leur articulation, de l’organisation spatiale
voire, de la conception architecturale, le principe de non-linéarité
ne pouvait pas manquer de conduire le Conseil scientifique
à évoquer les nouvelles technologies (technologies
de réseau mais aussi audio et vidéo numérique,
multimédia) : en autorisant à penser des modes
de représentation innovants tout autant que des interrelations
inédites entre ces modes, elles contribueront à
résoudre un certain nombre de problèmes qui
apparaissent actuellement insurmontables. Et qui le resteraient
dans le cadre d’un musée de facture plus traditionnelle.
Par ailleurs, en plus d’ouvrir de nouvelles perspectives
de représentation muséographique qui ancreront
durablement le MCEM dans la modernité, elles constitueront
un point d’entrée efficace pour les publics.
Et notamment pour les jeunes.
* (Les thèmes retenus sont : le Paradis, l’Eau,
le Chemin, Féminin/Masculin, La Cité).
|
 |