dernière mise à jour : 17-Sep-2004
 

 

Une aventure intellectuelle et humaine unique

« Le musée se rapporte à un territoire qui n’existe sur aucune carte. Il doit proposer lui-même l’espace auquel il se réfère ». Cette remarque de Joaquim Pais de Brito résume avec pertinence tout l’enjeu du projet porté par le comité scientifique qui, les 14 et 15 juin 2003, se réunissait à Carry le Rouet. Car le MCEM, musée de société réinventé, est bien un challenge. Celui de donner corps –enfin- à un espace que des milliers d’imaginaires ont, depuis des siècles, nourri, parcouru, exploré, au risque de parfois s’y égarer : l’espace euro-méditerranéen. Il n’est donc pas surprenant que ce soit à Marseille que revienne le privilège d’être le lieu de l’aboutissement et de l’incarnation de cette aventure intellectuelle et humaine unique…
On mesure bien entendu toute la difficulté à faire en sorte que ce musée propose, avant même sa naissance, ‘’l’espace auquel il se réfère’’. Pour y parvenir, pourquoi ne pas commencer par déterminer les domaines auxquels il ne se réfère pas ? C’est précisément à ce travail d’élagage que se sont livrés les membres du comité scientifique en convenant que le MCEM ne saurait être le lieu de symbolisation d’un espace historique, politique ou social prédéterminé, pas plus que l’espace de représentation d’une zone géographique convenue. Il ne sera pas un ‘’musée de nation’’, ni un puzzle de sous-blocs nationaux, régionaux, sociaux... et il n’a pas vocation à devenir une simple salle d’exposition. Ainsi que Germain Viatte l’a souligné, il se gardera d’être le sanctuaire de reconstitutions, restitutions artificielles et autres « pseudo-réalités ».

Provoquer une expérience

Reste qu’aucun musée ne saurait sortir de terre, fut-elle littorale, sans que ses intentions muséographiques soient clairement établies. Les cinq thèmes retenus* pour articuler l’espace muséal -et qui sont autant de points d’entrée possibles dans ce ‘’territoire sans carte’’- constituent une étape importante dans la réflexion. Le Conseil scientifique a ainsi été amené à préciser ses objectifs muséographiques: privilégier le comparatisme à l’intérieur de chacun des thèmes, s’efforcer de prendre le contemporain et l’individu comme points de départ. Ces parti-pris ont, à leur tour, permis d’affiner les intentions : le MCEM doit donner à réfléchir, provoquer une expérience et permettre de prolonger cette expérience au-delà de la visite spatiale et temporelle du musée. « Transformer le visiteur en observateur distancié des évolutions contemporaines…provoquer l’attention au présent », résumait Dionigi Albera. « Surprendre en restant pédagogique et critique », complétait Mohamed Tozy.
La composition internationale du comité (environ soixante-dix scientifiques représentent près de vingt pays) et son mode de fonctionnement collectif et collaboratif constituent autant d’atouts pour réaliser cet objectif : chacun est en mesure de puiser dans la connaissance et l’expertise de sa propre culture pour y trouver les exemples qui illustrent le mieux les enjeux identifiés dans les thématiques. Comme Michel Coté l’indiquait, c’est ainsi qu’il sera possible de trouver des correspondances pertinentes aux propositions de départ.

Exprimer toutes les idées fortes

Reste que l’étendue et le nombre des champs d’investigation n’ont pas manqué de causer une petite sensation de vertige au sein du comité. Un sentiment que Bjarne Rogan a bien résumé en faisant part de sa « perplexité face au foisonnement des sujets », avant que Isaac Chiva l’expose de façon plus pragmatique : « Comment faire pour sélectionner les phénomènes à représenter ? Comment faire pour sélectionner les procédés de représentation ? ». Michel Colardelle s’est chargé de dissiper l’appréhension en rappelant que « il faut prendre en compte la dimension progressive de la construction d’un musée ». En d’autre termes, « c’est maintenant qu’il faut que toutes les idées fortes soient exprimées. Il faut tout passer en revue. Il y aura ensuite un temps pour le tri », à l’occasion d’autres séances de travail. Au reste, ce tri ne sera peut-être pas si drastique que cela : les expositions de référence coexisteront avec des expositions temporaires qui devraient permettre d’absorber un grand nombre des propositions initiales. Sans compter que, ainsi que l’avant-projet le spécifiait, les présentations permanentes n’ont pas vocation à être figées. Elles subiront, au contraire, des réévaluations et des améliorations périodiques qui garantiront le maintien de leur synergie avec le contexte dans lequel chacune s’inscrit. Une garantie supplémentaire que la diversité des propositions sera prise en considération.

Principe de non-linéarité


Rassérénés par la disponibilité de l'équipe du MCEM, les membres du conseil scientifique ont suivi les encouragements de Michel Colardelle à ‘’tout passer en revue’’. On ne rentrera pas ici dans le détail de chaque thématique dont un aperçu est proposé un peu plus loin. On peut, en attendant, évoquer quelques propositions concrètes qui ont été faites dans les domaines de la méthodologie, de la présentation et de la représentation muséographiques. Elles permettent de préciser encore un peu plus l’aspect général que prendra le MCEM.
Plutôt qu’une conception linéaire des thématiques, Konrad Vanja a ainsi proposé d’offrir au public le choix de plusieurs cheminements à l’intérieur de chaque thème. Une idée qu’il est possible de décliner à l’ensemble du musée, puisque, ainsi que Thierry Fabre le rappelait, de nombreuses connexions et points de passage sont possibles entre les cinq thèmes. On imagine de la sorte un espace muséal articulé, organique, offrant plusieurs entrées, autorisant plusieurs chemins. Ce principe d’organisation spatiale, Harald Weinrich s’est chargé de le décliner sur le plan architectural en évoquant la forme de la rotonde. Forme qui, en induisant la vision panoramique, permettrait d'éviter que le regard se fige dans une seule direction : celle imposée par la galerie, forme traditionnelle de la représentation muséographique.

Elément structurant des thématiques et de leur articulation, de l’organisation spatiale voire, de la conception architecturale, le principe de non-linéarité ne pouvait pas manquer de conduire le Conseil scientifique à évoquer les nouvelles technologies (technologies de réseau mais aussi audio et vidéo numérique, multimédia) : en autorisant à penser des modes de représentation innovants tout autant que des interrelations inédites entre ces modes, elles contribueront à résoudre un certain nombre de problèmes qui apparaissent actuellement insurmontables. Et qui le resteraient dans le cadre d’un musée de facture plus traditionnelle. Par ailleurs, en plus d’ouvrir de nouvelles perspectives de représentation muséographique qui ancreront durablement le MCEM dans la modernité, elles constitueront un point d’entrée efficace pour les publics. Et notamment pour les jeunes.


* (Les thèmes retenus sont : le Paradis, l’Eau, le Chemin, Féminin/Masculin, La Cité).