S’approprier tous les héritages et s’ouvrir
La parole et la musique
Après des années d’isolement, Alger vit la poussée
de la communication cyber-internationale. Les paraboles, les cybercafés
connaissent un succès spectaculaire. Alger s’interroge
sur la manière de s’approprier tous les héritages
: Algérie, France, monde arabe, alors même que de nouveaux
modèles se présentent, répétant, dans la
violence, l’incessant conflit : ouverture à « l’universel
» ou repli « identitaire ». Qu’est-ce qu’être
« Français » à Alger, « Algérien
» à Marseille ? La nationalité a-t-elle encore un
sens ? Pour Jacques Derrida, juif algérien, l’arabe ou
le berbère sont interdits, le français lui est faussement
donné, le trait d’union entre franco-maghrébin renvoie
au « tourment, à la torture, à la lésion,
à la blessure, à la terreur, à la guerre…
Ce trait d’union ne fera jamais taire la mémoire ».
La nécessité de parole entre les deux rives pour les échanges
commerciaux, la colonisation, l’émigration tant rurale
que transméditerranéenne, a fait naître une situation
linguistique d’une complexité rarement égalée.
Lingua franca, pataouète, arabe, langues dialectales, français,
verlan, bilinguisme, trilinguisme… se partagent l’espace
sonore de nos conversations croisées de part et d’autre
de la mer, jusqu’à la situation extrême que certains
dénoncent, l’apparition de la figure du « zéro-lingue
». Les murs bruissent : hittistes à Alger et taggeurs à
Marseille baignent dans le rap, une musique commune introduite par les
paraboles et quelques cassettes pirates de MC Solar, IAM ou Alliance
Ethnic. La langue lie les jeunesses de Marseille et d’Alger qui
se retrouvent dans une même rébellion. Le corps social
s’exprime : écrire, parler, construire… ; les femmes
courageuses, bien que marginalisées, jouent un rôle essentiel
dans cette genèse d’une nouvelle culture.